Le livre de la maison Carmen

De la lignée d'Atlas à la maison Carmen. Ce livre appartient aux filles de notre sang.
Chaque mère y déposera ce qu'elle souhaite transmettre à sa fille. Celle-ci pourra, lorsqu'elle le jugera nécessaire, compléter, contredire ou condamner les paroles qu'elle aura reçues. Rien ne devra être effacé au seul motif qu'une descendante en éprouve de la honte.
Que nos filles connaissent nos actes. Qu'elles en pensent ce qu'elles veulent.

DE CELUI QUI NOUS ACCOMPAGNE

Les paroles d'Atlas

Recueillies par Aveline, première porteuse

Je suis Atlas, de la race des Titans, fils de Japet.

Lorsque les entrailles de Yellowstone s'ouvrirent et que le monde des hommes fut livré au cataclysme, nous reparûmes parmi les mortels. Les royaumes des hommes s'effondrèrent. Leurs cités furent dévastées, leurs terres bouleversées, et les survivants découvrirent que les divinités qu'ils croyaient appartenir aux anciennes légendes marchaient désormais parmi eux. Ils nous contemplèrent avec effroi et vénération.

Certains nous offrirent leurs prières. D'autres cherchèrent notre protection. Beaucoup périrent sans jamais comprendre les guerres qui se livraient sous leurs yeux. Car notre retour ne fut point celui de la paix.

Mes frères reprirent leurs querelles, les démons répandirent leur chaos, et les terres des mortels devinrent les champs de bataille de puissances qu'ils ne pouvaient espérer égaler. Je pris part à ces affrontements. Je vis des armées disparaître, des divinités tomber et des territoires entiers être arrachés à ceux qui les habitaient. Les hommes comprirent alors que leur adoration ne leur garantissait aucune faveur.

Et nous autres, qui nous pensions au-dessus de leur condition, découvrîmes que notre existence pouvait, elle aussi, connaître son terme. Notre affrontement ébranla les terres qui nous entouraient. Mon corps fut durement éprouvé. Ma puissance, déjà entamée par les conflits, ne suffisait plus à réparer les dommages que j'avais subis. Les guerres se poursuivirent. Chaque affrontement m'affaiblissait davantage. Je résistais encore aux coups, mais les forces nécessaires au maintien de mon existence s'amenuisaient. Je compris que ma disparition n'était plus une possibilité lointaine, mais une fin vers laquelle je m'acheminais.

Moi, Atlas, qui avais supporté des charges capables d'écraser les plus puissantes créatures de ce monde, je ne pouvais plus soutenir mon propre corps. Je refusai cette fin. Alors je cherchai, parmi les mortels, un être capable de recevoir ce qui demeurait de mon essence. Qu'aucune de celles qui liront ces paroles ne se méprenne sur la nature de ce choix. Je ne cherchais ni à sauver son peuple ni à récompenser quelque vertu. Je la choisis parce qu'elle pouvait me préserver de l'anéantissement. Nous ignorions alors toutes les conséquences de cette union. Je ne possède plus la liberté d'agir qui fut autrefois la mienne.

Pour me manifester, il me faut emprunter les forces de celle qui m'accueille. Mes actes engagent sa chair autant que ma volonté. Les blessures que je ne puis contenir peuvent l'atteindre, et les efforts qu'elle exige de moi ne demeurent jamais sans conséquence pour elle.

Je ne puis lui offrir la puissance d'un Titan sans lui en faire supporter une part du fardeau. Voilà ce que je suis désormais. Je ne réclamerai ni culte, ni offrande, ni serment.

Qu'elles n'oublient jamais qu'il leur appartient de décider si la puissance dont elles disposent mérite le prix qu'elles devront payer.

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Lettre à Sarah

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Sarah,

Lorsque tu es née, ton père était si heureux qu'il avait presque oublié de prévenir ceux qui attendaient des nouvelles. Après la mort de ton frère, je ne pensais pas pouvoir éprouver une joie aussi entière. Je me souviens encore de la première fois où je t'ai tenue dans mes bras. Tu étais si petite que j'avais peur de te faire mal en te serrant contre moi.

Ce jour-là, Atlas t'a rejointe. J'ai senti sa présence me quitter au moment même de ta naissance. Je savais que cela arriverait. Ma mère me l'avait enseigné, comme sa mère le lui avait enseigné avant elle. Mais savoir n'est pas éprouver. Pendant vingt-huit années, Atlas avait accompagné mon existence. Soudain, il n'était plus là. Je n'ai pas regretté sa puissance. J'ai seulement eu peur de ce qu'elle pourrait un jour t'imposer.

J'aurais voulu te promettre une vie sans danger, sans contrainte, où tu n'aurais jamais à l'appeler. Mais je savais déjà que certaines choses ne dépendraient ni de ton père ni de moi. Tu es née dans une famille dont le rang exige beaucoup. Ton père souhaitait que tu reçoives la meilleure éducation possible, que tu apprennes à comprendre les hommes et les responsabilités qui seraient un jour les tiennes.

Je partageais ses ambitions, mais j'espérais aussi que tu trouverais auprès de tes amis une existence où tu pourrais simplement être Sarah. Aujourd'hui, tu as quatre ans. Tu poses tant de questions qu'il m'arrive de ne plus savoir quoi te répondre. Tu es encore une enfant, Sarah, mais tu possèdes déjà cette idée si simple que les Hommes devraient pouvoir vivre librement, sans avoir à craindre la volonté des autres. Tu ne comprends pas pourquoi certains veulent commander, posséder ou punir ceux qui ne leur ont rien fait. Tu voudrais que chacun puisse vivre en paix.

Ton père sourit souvent lorsque tu lui poses ces questions. Il dit que tu comprendras certaines choses lorsque tu seras plus grande. Il a probablement raison. Pourtant, je voudrais que tu conserves cette manière de regarder le monde. Que les années ne te persuadent pas que la violence est toujours la seule réponse à la violence.

Je sais combien il est difficile de préserver de telles convictions. Ton père et moi venons d'en faire l'expérience. Tu entendras probablement raconter beaucoup de choses sur notre famille. Certaines personnes parleront de trahison. D'autres nous accuseront d'avoir détruit ce que nos ancêtres avaient mis des générations à construire. Elles n'auront pas entièrement tort. Ton père a trahi les Citadelles. Il a contribué à faire tomber la dernière d'entre elles, celle que beaucoup croyaient à jamais hors d'atteinte. Ce fut une décision terrible, dont les conséquences dépassent notre famille. Certains ne nous le pardonneront jamais.

Carmen. Le nom de notre région, celui que nous portions autrefois avec tant de fierté, est désormais prononcé avec mépris par ceux qui nous considèrent comme des traîtres. Je voudrais que tu ne te laisses pas définir par ce que les autres raconteront de nous. Écoute-les, si tu le souhaites. Cherche à comprendre leurs raisons. Mais ne crois jamais qu'une accusation, même répétée par une foule entière, suffit à raconter toute une histoire.

Ton père savait ce qu'il risquait en s'opposant aux Citadelles. Il voulait que tu puisses grandir dans un monde où ta naissance ne déterminerait pas toute ton existence. Un monde où les hommes ne seraient plus condamnés à obéir simplement parce que d'autres avaient hérité du droit de commander. C'est pour ton avenir qu'il a choisi cette voie. Mais il n'a pas agi seul. Je l'ai aidé, Sarah. Bien davantage que ce que les gens imaginent.

J'ai pris part à ses décisions et contribué à rendre possible la chute de la dernière Citadelle. Je connaissais les risques. Je pensais être prête à en accepter les conséquences. Je me trompais sur ce point. Tu as remarqué que je ne ressemble plus à la femme des photographies que nous conservons. Tu les regardes souvent. Tu observes son visage, ses cheveux, puis tu me dévisages comme si tu cherchais à retrouver quelque chose de familier.

Je ne suis pourtant pas devenue une autre femme. Lorsque ton père te dit que la jeune femme des photographies est ta maman, il te dit la vérité. C'est bien moi. Je suis Marise Carmen de Greenburg. Et je serai toujours ta mère. J'aimerais tant pouvoir continuer à vivre auprès de toi sans te cacher, te prendre dans mes bras sans craindre les regards et répondre à tes questions sans devoir choisir mes mots. Mais les décisions de ton père et les miennes nous ont créé des ennemis. Et tant qu'ils seront là, nous ne pouvons pas te garder près de nous. Tu dois avoir une vie normale. Et nous ne pouvons pas te demander d'en supporter les conséquences.

C'est pourquoi ton père a décidé de te confier à l'un de ses amis. Un homme en qui il place toute sa confiance, et qui pourra te protéger des dangers auxquels notre famille demeure exposée. Je sais que tu ne comprendras pas immédiatement pourquoi nous t'éloignons. Tu nous demanderas sans doute quand tu pourras revenir. Peut-être penseras-tu que nous ne voulons plus de toi. Je voudrais pouvoir t'expliquer que c'est précisément parce que nous t'aimons que ton père a pris cette décision. Je voudrais surtout que tu comprennes un jour pourquoi il a préféré te savoir loin de nous, mais en sécurité, plutôt que de te garder auprès de lui au risque de te perdre.

Tu auras peut-être perdu quelque chose ou quelqu'un que tu aimais. Peut-être voudras-tu alors faire payer à celui qui t'aura fait souffrir tout le mal qu'il t'aura causé. Mais je voudrais que tu te souviennes de l'enfant que tu es aujourd'hui. Ne renonce pas trop vite à cette part de toi, même lorsque tu auras toutes les raisons de le faire.

Tu possèdes Atlas, mais sa force ne t'oblige pas à devenir une guerrière. Tu portes notre nom, mais notre histoire ne t'oblige pas à poursuivre nos combats. Et les sacrifices que ton père et moi avons consentis ne constituent pas une dette que tu devrais nous rembourser.

Reste comme tu es, Sarah. Je ne sais pas combien de temps il nous sera encore permis de vivre ensemble, ni quelle place je pourrai tenir dans ton existence. Mais j'espère qu'un jour tu liras ces pages et comprendras que ta mère n'a jamais cessé de t'aimer. Et si tu devais un jour juger mes actes, fais-le librement. C'est aussi pour te donner ce droit que nous avons combattu.

Je t'aime Sarah,

Marise Carmen de Greenburg