J'ai passé plus de dix ans à construire l'univers de Flamme Bleue. Pourtant, une grande partie de ce travail ne figure pas dans le roman. À la place, vous trouverez sur ce site des fiches consacrées aux villes, aux personnages, aux créatures, aux organisations, ainsi qu'une chronologie retraçant plusieurs siècles d'histoire.
De quoi soulever une question assez logique : pourquoi avoir imaginé tout cela si ce n'est pas pour le raconter dans le livre ? Pourquoi ne pas avoir directement intégré ces informations à Flamme Bleue – Préludes de l'Ombre ?
La réponse tient principalement à la manière dont je conçois un roman, mais aussi à ce que j'attends de l'univers dans lequel évoluent mes personnages.
Raconter une histoire ne signifie pas devoir tout expliquer
Prenons une situation assez simple. Rock, Sarah et leurs compagnons traversent une ville. Au détour d'une rue, ils passent devant un monument érigé après une guerre vieille de deux siècles. Plus loin, ils découvrent un quartier dont l'architecture tranche avec le reste des bâtiments. Ces lieux ont une histoire. Je pourrais interrompre leur progression pour raconter cette guerre, expliquer pourquoi le monument a été construit, puis revenir sur les bouleversements politiques qui ont donné naissance au quartier.
Mais est-ce réellement ce que vous attendez à cet instant ?
Probablement pas. Vous suivez des personnages, leurs décisions, les dangers qu'ils rencontrent. Vous voulez savoir ce qui va leur arriver, pas nécessairement connaître l'origine de chaque pierre sur leur chemin. Alors, on pourrait me répondre qu'il suffit de mélanger les deux : raconter l'Histoire tout en faisant avancer l'histoire.
C'est pas faux, comme dirait l'autre...
Sauf qu'au moment où j'écris ces lignes, je n'ai pas encore trouvé le juste milieu. J'essaie d'intégrer les informations lorsque le récit s'y prête, sans interrompre inutilement ce qui se déroule sous vos yeux. Et ce n'est pas toujours évident.
Plus je développais Flamme Bleue, plus je devais remonter dans son passé pour comprendre son présent. Certaines informations étaient nécessaires à la construction de l'univers, mais n'avaient aucune raison de figurer dans les aventures des personnages. C'est là que j'ai commencé à distinguer ce que je devais connaître en tant qu'auteur de ce que le lecteur avait réellement besoin de découvrir.
Un monde qui ne dépend pas uniquement de ses personnages
Prenons Euler, l'une des villes du roman. Vous y découvrez une cité fortifiée, ses différents quartiers, ses habitants et les rapports sociaux qui les traversent. Mais pourquoi Euler possède-t-elle cette organisation particulière ? Pourquoi son architecture rappelle-t-elle une époque révolue ? D'où viennent les différences entre ses quartiers ? Et qu'est-ce qui explique ses relations avec les autres communautés ?
Je ne me suis pas contenté de lui donner une apparence correspondant à l'ambiance recherchée. J'ai travaillé sur son passé, sa reconstruction, son organisation politique et les événements qui ont façonné la ville. Le même raisonnement s'applique aux citadelles, à la Confédération des Communes Libres et aux rapports qu'elles entretiennent. Leurs différences résultent de plusieurs siècles de reconstruction, de conflits et de décisions politiques.
Vous n'avez pas besoin de connaître toute cette histoire pour comprendre ce que vivent Rock, Sarah ou Vincent. En revanche, moi, j'ai besoin d'en connaître suffisamment pour écrire leurs aventures.
Sans ces bases, il serait facile de modifier le fonctionnement d'une ville ou d'une organisation simplement parce que cela m'arrange à un moment du scénario. Une exception par-ci, une nouvelle règle par-là... Et quelques chapitres plus tard, je risquerais de contredire ce que j'avais établi auparavant.
Je préfère donc savoir comment mon univers fonctionne, même lorsque le lecteur n'en voit qu'une petite partie. Cela ne garantit pas qu'aucune incohérence ne se glissera dans mes écrits, mais c'est une manière d'en limiter le risque.
D'ailleurs, les personnages eux-mêmes ignorent une grande partie de ce passé. Certains événements se sont produits plusieurs siècles avant leur naissance. Après tout, vous et moi ne connaissons pas non plus chaque événement historique qui a façonné notre monde. Pourtant, nous vivons quotidiennement avec leurs conséquences.
Je voulais retrouver quelque chose de similaire dans Flamme Bleue.
Des dizaines de cahiers à un Compendium
Pendant longtemps, tout ce travail est resté dans mes documents personnels. Et quand je parle de documents, il ne s'agit pas simplement de quelques fichiers Word soigneusement rangés dans un dossier.
J'ai accumulé des dizaines de cahiers A4 remplis de textes, de descriptions, de notes et d'idées en tout genre.
Avec les années, il a fallu commencer à numériser tout cela, organiser les fichiers, les stocker sur mon NAS et m'y connecter chaque fois que je voulais retrouver une information. Plus l'univers s'enrichissait, plus cette organisation devenait lourde à gérer.
Alors, je me suis posé une question : pourquoi ne pas créer directement un Compendium ?
Un endroit où je pourrais centraliser les informations, les consulter facilement et les faire évoluer au fur et à mesure de l'écriture. Certaines notes ont été réécrites plusieurs fois. D'autres ont été abandonnées parce qu'elles ne correspondaient plus à ce que je souhaitais construire. Il y a aussi des informations qui, aujourd'hui, n'ont aucun intérêt direct pour les romans. Parfois, ce sont simplement des idées qui me sont passées par la tête et que j'ai eu envie de développer.
Mais je ne les supprime pas systématiquement.
Il m'est déjà arrivé de découvrir, plusieurs années après avoir imaginé deux éléments sans rapport apparent, qu'ils pouvaient finalement se rejoindre. Ce n'était absolument pas prévu au départ. Le Compendium me permet de conserver ces pistes sans être obligé de leur trouver immédiatement une utilité.
Et puisque toutes ces informations existaient déjà, pourquoi ne pas en faire profiter ceux qui auraient envie de les découvrir ?
Un Compendium qui ne dit pas forcément toute la vérité
Je ne voulais cependant pas créer une encyclopédie classique qui se contenterait d'aligner des fiches descriptives. J'ai choisi de donner une place importante à la science, en utilisant les connaissances des habitants comme base de présentation relativement neutre.
Les chercheurs de cet univers observent des phénomènes, mènent des expériences et formulent des hypothèses avec les moyens dont ils disposent.
Il faut distinguer ce que les habitants de cet univers pensent savoir de ce qui est réellement vrai.
Une information considérée comme acquise à une époque peut être remise en cause par une découverte ultérieure. De la même manière, un témoignage historique peut contenir des erreurs, des approximations ou refléter le point de vue de son auteur. C'est aussi pour cette raison que toutes les sources du Compendium n'adoptent pas forcément le même registre.
Certaines présentent des connaissances établies, tandis que d'autres peuvent provenir de documents dont le contenu n'est ni officiellement reconnu ni véritablement vérifié. J'ai choisi de traduire ces différences jusque dans leur direction artistique. Un changement de présentation ou de ton peut ainsi suggérer au lecteur qu'il ne consulte pas une source de même nature.
Pour le moment, ces distinctions restent assez discrètes sur le site, mais plusieurs présentations graphiques sont prévues à terme. Cette approche me permet également de préserver les mystères du récit.
Je n'ai aucun intérêt à révéler dans une fiche une information que je réserve à un futur roman. Le Compendium peut apporter des éléments de compréhension ou soulever de nouvelles questions, mais il n'a pas vocation à dévoiler tous les secrets de Flamme Bleue. Il peut teaser, mais il n'y aura jamais de spoil.
Et pour les lecteurs, à quoi sert tout cela ?
J'aurais très bien pu garder ces documents pour moi et me contenter de publier les romans. Mais en tant que lecteur, j'apprécie aussi de pouvoir découvrir ce qui existe autour d'une histoire. Pas nécessairement pour obtenir toutes les réponses. Parfois, une simple information sur un lieu ou un événement permet de regarder autrement une scène déjà lue.
C'est ce que je souhaite proposer avec le Compendium.
Vous vous interrogez sur une créature rencontrée au détour d'un chapitre ? Les fiches consacrées aux Yōkai peuvent vous permettre d'en apprendre davantage. Vous voulez comprendre comment une cité s'est développée ou pourquoi certaines communautés vivent différemment ? Les archives historiques et les descriptions des villes sont là pour cela.
Vous êtes curieux de savoir ce qui s'est produit entre le cataclysme et l'époque de Rock et Sarah ? La chronologie permet de parcourir une partie de ces siècles. Mais rien de tout cela ne doit devenir une lecture obligatoire.
Mon intention n'est pas de vous imposer plusieurs heures de documentation pour comprendre ce qui se déroule dans un roman. J'ai essayé de faire en sorte que Flamme Bleue – Préludes de l'Ombre puisse se lire indépendamment de toutes ces fiches. Cela ne signifie pas que j'y suis forcément parvenu dans chaque passage. Si certaines informations vous ont manqué pendant votre lecture, c'est aussi quelque chose que j'ai besoin de savoir. Le Compendium doit permettre d'approfondir un univers, pas de combler les lacunes de son récit principal.
Et pourquoi ne pas écrire d'autres romans sur ce passé ?
C'est une possibilité que je n'écarte pas.
Plusieurs siècles de reconstruction, de guerres et de transformations sociales offrent largement de quoi imaginer de nouvelles intrigues. Mais je ne crois pas que chaque événement historique justifie un roman. Une guerre peut expliquer la disparition d'une civilisation, la naissance d'une organisation ou la méfiance entre deux peuples. Ses conséquences peuvent être essentielles au monde actuel sans que j'aie nécessairement envie d'en raconter chaque bataille.
De même, une décision politique prise plusieurs générations auparavant peut encore influencer la vie quotidienne d'une ville, sans que les circonstances de cette décision constituent une histoire que je souhaite développer sur plusieurs centaines de pages. Il existe une différence entre un événement important pour l'univers et une histoire que j'ai envie de raconter.
Les deux peuvent se rejoindre, mais ce n'est pas une obligation. Je préfère consacrer les romans aux personnages, aux événements qu'ils traversent et aux conséquences de leurs choix. Le reste peut très bien exister ailleurs, sans qu'il soit nécessaire d'en faire une intrigue complète.
Un univers qui continue d'exister en dehors des pages
Avec le recul, je serais incapable de mesurer précisément le temps consacré à des éléments qui n'apparaîtront peut-être jamais dans les romans. Et je ne prétends pas que chaque bâtiment, chaque événement historique ou chaque personnage mentionné dans les archives jouera un rôle déterminant dans la suite de la saga.
Certains resteront probablement de simples fragments du passé. Quand nous traversons une ville, nous ignorons généralement pourquoi telle rue porte ce nom, ce qui occupait l'emplacement d'un bâtiment deux siècles auparavant ou quelles décisions ont conduit à l'organisation actuelle d'un quartier.
Nous n'avons pas besoin de connaître toutes ces réponses pour y vivre. C'est aussi ce que je cherche à retrouver dans Flamme Bleue : un monde dont l'histoire ne commence pas avec la première page du roman et ne s'arrête pas lorsque le livre se referme.
Vous pouvez simplement suivre Rock, Sarah et leurs compagnons, sans vous préoccuper du reste. Mais si un jour, au détour d'un chapitre, un lieu, une créature ou un événement pique votre curiosité, le Compendium sera là pour vous permettre d'en découvrir davantage.
Et vous, lorsque vous lisez un roman, préférez-vous découvrir uniquement ce que l'histoire vous raconte, ou aimez-vous aussi explorer l'univers qui existe autour ?