Comment réinventer une créature aussi familière que le zombie sans simplement lui donner un autre nom ? C'est l'une des réflexions qui ont accompagné la création des goules de Flamme Bleue – Préludes de l'Ombre.
Le zombie est probablement l'une des créatures les plus reconnaissables de la fiction horrifique. Du cinéma de George A. Romero à 28 jours plus tard, en passant par les jeux Resident Evil, ses représentations ont considérablement évolué. Lent, rapide, solitaire, grégaire, parfois presque animal : chaque œuvre a développé sa propre interprétation.
Pour Flamme Bleue, je ne voulais ni reproduire le zombie traditionnel de Romero, ni adopter intégralement la frénésie des infectés de 28 jours plus tard. Je cherchais un équilibre entre plusieurs approches, mais surtout une manière de faire de ces créatures autre chose qu'un simple obstacle pour les personnages.
Car une question m'intéressait davantage que leur apparence ou leur dangerosité : à quoi ressemblerait une civilisation qui sait depuis des siècles que les morts peuvent se relever ?
Entre lenteur, brutalité et imprévisibilité
Les premiers Resident Evil ont fortement influencé ma manière d'envisager les créatures horrifiques, particulièrement Resident Evil Rebirth, le remake du premier épisode. Dans ce jeu, les zombies ordinaires représentent une menace relativement lente. Leur danger vient notamment de leur résistance, de leur présence dans des espaces confinés et de la difficulté à les éviter. Mais une autre créature vient modifier cette perception : le Crimson Head.
Un zombie précédemment neutralisé peut se relever sous une forme bien plus agressive, rapide et dangereuse, dotée de griffes. Le joueur qui croyait connaître son environnement découvre alors que les règles auxquelles il s'était habitué ne suffisent plus. Ce principe m'intéressait particulièrement : une créature ne doit pas nécessairement être rapide pour être dangereuse, et toutes les créatures d'une même famille ne doivent pas obligatoirement présenter les mêmes comportements.
Je voulais conserver une forme de lenteur chez les goules les plus communes, sans en faire des adversaires systématiquement inoffensifs. À l'inverse, je ne voulais pas que chaque rencontre se transforme en poursuite effrénée, comme dans certaines représentations modernes des infectés. L'idée était de construire une menace dont les caractéristiques peuvent varier, sans que ces différences paraissent arbitraires. Cette réflexion ne vient évidemment pas d'une seule œuvre. Le cinéma, les jeux vidéo et la littérature horrifique ont proposé quantité de variations sur le mort-vivant. Chacune m'a permis de réfléchir à ce qui fonctionnait, à ce que je souhaitais conserver et, surtout, à ce que je voulais éviter.
Et si les personnages connaissaient déjà les goules ?
Dans de nombreux récits de zombies, l'histoire commence au moment où les morts se relèvent. Les personnages découvrent progressivement la nature de la menace, comprennent comment la combattre et tentent de survivre à l'effondrement de leur société.
Je voulais prendre le problème dans l'autre sens.
Dans Flamme Bleue, les goules existent depuis des siècles. Leur présence n'est ni une légende, ni une révélation, ni un phénomène que les personnages doivent apprendre à identifier.
Tout le monde sait qu'elles existent.
Les habitants ont grandi avec cette réalité. Ils savent que tout être vivant qui meurt est susceptible de se relever et que les cadavres doivent être considérés avec précaution. Le monde ne découvre donc pas une apocalypse zombie. Il vit déjà avec ses conséquences.
Cette distinction change considérablement la manière de construire un univers. Un personnage qui rencontre une goule n'a aucune raison de se demander ce qu'il a devant lui. Il peut avoir peur, mal réagir, sous-estimer la créature ou commettre une erreur, mais il ne découvre pas son existence. Cela permet aussi d'éviter une situation devenue classique dans le genre : des personnages qui doivent réapprendre des règles que le lecteur ou le spectateur connaît depuis longtemps.
Une architecture façonnée par les morts-vivants
Si tout être vivant est susceptible de se relever après sa mort, alors les conséquences dépassent largement les affrontements avec les goules. C'est toute l'organisation des sociétés qui doit être repensée. Pourquoi construire une habitation de plain-pied lorsque la hauteur pourrait offrir une protection supplémentaire ? Pourquoi ne pas privilégier certains accès surélevés, des escaliers faciles à condamner ou des ouvertures difficiles à atteindre depuis la rue ?
Ces possibilités ne signifient pas que toutes les habitations doivent ressembler à des forteresses. Mais elles deviennent des paramètres à prendre en compte.
Il en va de même pour les villes. Les grilles, les portes, les murs, les passages étroits ou les accès contrôlés ne sont plus seulement des éléments architecturaux. Ils peuvent participer à la protection des habitants. Une rue, une cour intérieure ou un bâtiment public peuvent être pensés pour limiter les déplacements d'une créature ou permettre à la population de se mettre à l'abri. Les conséquences concernent également les déplacements, la surveillance des lieux isolés et la gestion des morts.
Et surtout, elles imposent de réfléchir aux limites de ces protections. Une grille peut ralentir une goule. Mais que se passe-t-il lorsqu'elles sont nombreuses ? Un bâtiment en hauteur peut offrir un refuge. Mais comment en sortir si les accès sont condamnés par une concentration de créatures ?
Je ne voulais pas simplement ajouter des goules dans un décor déjà construit. Je voulais que leur existence influence les raisons pour lesquelles ce décor a été construit de cette manière.
L'architecture devient alors une conséquence de l'histoire du monde, et pas seulement un choix esthétique.
Une civilisation qui a appris à éloigner la menace
Un autre élément était essentiel dans ma réflexion : je ne voulais pas d'une civilisation vivant continuellement dans la terreur des morts-vivants.
Les goules ont profondément marqué l'histoire de Flamme Bleue. Les incursions ont contraint les populations à repenser leur environnement, leurs moyens de défense et jusqu'à l'organisation de leurs habitations.
Mais plusieurs siècles ont passé. À l'époque où se déroule le roman, les incursions sont devenues rares et les rencontres avec des goules ne font plus partie du quotidien de la majorité des habitants.
Les sociétés ont progressivement développé les moyens de limiter leur exposition au danger. Les générations précédentes ont construit un environnement permettant aux suivantes de vivre sans subir continuellement ce qu'elles avaient elles-mêmes traversé. L'architecture a elle aussi continué d'évoluer. Les protections héritées des périodes les plus dangereuses se sont intégrées aux constructions et aux habitudes. Certaines ont pu être adaptées à de nouveaux usages, tandis que les villes retrouvaient une organisation moins exclusivement tournée vers leur défense.
Pour autant, le risque n'a pas disparu. C'est pourquoi l'éducation conserve une place importante dans cette organisation.
Dès l'enfance, à l'école, les habitants apprennent à reconnaître les goules, à comprendre leurs comportements et à savoir comment réagir face à elles. Cet enseignement ne se limite d'ailleurs pas aux morts-vivants eux-mêmes, mais concerne également les autres menaces que leur existence peut indirectement engendrer, notamment certaines entités comme le démon squelette.
La connaissance du danger se transmet donc même lorsque l'expérience directe de celui-ci devient exceptionnelle.
C'est une distinction à laquelle je tenais : une société peut parfaitement connaître une menace, avoir organisé sa protection contre elle et avoir suffisamment réussi pour que la plupart de ses habitants ne la rencontrent jamais.
La science face à une question : quand les morts se réveillent-ils ?
Un autre aspect important concernait la recherche scientifique.
Dans beaucoup d'œuvres horrifiques, les créatures sont principalement étudiées pour découvrir leur origine, leurs faiblesses ou un éventuel remède.
Dans Flamme Bleue, la science doit composer avec un phénomène installé dans la durée. L'une des questions essentielles devient alors celle du réveil.
À quel moment précis un organisme mort peut-il se relever ? Existe-t-il un délai identifiable ? Peut-on prévoir ce phénomène ou établir des conditions permettant d'en réduire le risque ? Ces interrogations ont des conséquences pratiques considérables.
Si le réveil pouvait être anticipé avec certitude, il serait possible d'organiser plus efficacement la surveillance des dépouilles et la protection des populations. Mais tant que cette prévision demeure incertaine, chaque mort représente un problème potentiel.
La recherche ne consiste donc pas seulement à observer des créatures. Elle cherche à produire des connaissances utilisables par la société. C'est également dans cette logique que s'inscrit l'identification de plusieurs variants.
Les scientifiques ont constaté que toutes les goules ne présentent pas nécessairement les mêmes caractéristiques. Leur comportement, leurs capacités et leur degré de dangerosité peuvent différer. Cette diversité permet de dépasser l'idée d'un mort-vivant unique, dont il suffirait de connaître les habitudes pour ne plus jamais être surpris.
Elle permet surtout d'introduire une distinction entre ce que les populations savent, ce que les scientifiques ont établi et ce qui demeure encore inexpliqué.
Je tenais à cette différence : les habitants peuvent être habitués à l'existence des goules sans que leur civilisation ait nécessairement compris tous les mécanismes de leur apparition.
Thanatosis Necrotica ou goule : un choix de narration
Un autre lecteur m'a fait une remarque à laquelle je ne m'attendais pas : il regrettait que je n'utilise pas le terme scientifique Thanatosis Necrotica directement dans le roman.
Ce choix était pourtant volontaire.
Dans l'univers de Flamme Bleue, les personnages connaissent ces créatures sous leur désignation scientifique. C'est le terme qu'ils ont appris et qu'ils utilisent pour les identifier.
Mais en tant qu'auteur, j'ai choisi d'employer dans la narration des termes plus familiers, comme « goule » ou « mort-vivant ».
Pourquoi ?
D'abord pour une question de fluidité. Répéter Thanatosis Necrotica dans les descriptions ou les scènes d'action me paraissait inutilement lourd. Ensuite, parce que le mot « goule » produit immédiatement une représentation mentale chez le lecteur, sans interrompre la lecture pour lui rappeler une nomenclature scientifique.
Je fais donc une distinction entre le vocabulaire des personnages dans leur univers et celui que j'utilise pour raconter leur histoire. Mais quand il s'agit d'un dialogue, le terme thanatosis nécrotica est utilisé.
Cela soulève néanmoins une question intéressante : jusqu'où peut-on aller dans cette distinction ?
En voulant faciliter la lecture, ai-je finalement privé le lecteur d'un élément qui aurait contribué à rendre mon univers plus crédible ?
C'est un point que je pourrais faire évoluer lors d'une prochaine révision du roman. Je serais d'ailleurs intéressé de connaître votre avis sur ce choix. Préférez-vous qu'un roman conserve systématiquement la terminologie propre à son univers, même lorsqu'elle est plus complexe, ou trouvez-vous préférable que le narrateur emploie des termes plus accessibles ?
Les incursions : quand les protections ne suffisent plus
Une société habituée à une menace ne devient pas automatiquement capable de la maîtriser.
Elle peut apprendre à limiter les risques, construire des protections et établir des procédures. Cela ne signifie pas qu'elle soit à l'abri d'une catastrophe. C'est notamment ce qui m'a conduit à intégrer la notion d'incursion dans l'Histoire de mon univers.
Une goule isolée et une concentration importante de goules ne posent pas le même problème. Des dispositifs efficaces contre quelques individus peuvent devenir insuffisants lorsque leur nombre augmente.
La menace change alors d'échelle.
Il ne s'agit plus seulement de survivre à une rencontre, mais de protéger des quartiers, des voies de circulation, des ressources et parfois des communautés entières. Dans la chronologie du monde, cette réflexion prend notamment forme avec la Grande Incursion, également appelée Guerre des Goules, située entre les années 107 et 118 post-cataclysme. Cela a amené ensuite à Crise des Golems arcaniques. Donc d'un problème, cela a eu un effet de cascade. Son existence rappelle qu'une menace connue depuis longtemps peut encore provoquer des crises majeures.
Mais cet événement appartient désormais à l'histoire. À l'époque de Rock, les incursions ne sont plus des événements habituels. Cette évolution est importante. Elle signifie que les protections, les connaissances et les organisations mises en place au fil des siècles ont contribué à transformer les conditions de vie. Les populations peuvent être préparées, les infrastructures adaptées et les autorités conscientes du danger, sans pour autant vivre chaque jour dans la crainte d'une attaque.
Et pourtant, il suffit que les circonstances dépassent les capacités de protection pour que la situation redevienne critique.
Connaître une goule ne signifie pas en avoir déjà affronté une
Cette réflexion m'amène à un point qui a suscité une remarque intéressante de la part d'un lecteur. Il considérait comme incohérent que Rock puisse être surpris face à sa première goule, alors qu'il connaît leur existence et qu'il a grandi dans un monde où ces créatures sont étudiées dès l'enfance.
Je ne partage pas cette interprétation, même si je comprends d'où elle vient. Prenons quelques exemples de notre propre société :
Nous connaissons tous l'existence des armes à feu ou des cadavres. Nous pouvons savoir comment ils se présentent, avoir vu des images, lu des ouvrages ou reçu une formation à leur sujet, sans pour autant y être régulièrement confrontés. Et lorsque cela arrive, notre réaction n'est pas nécessairement celle que nous avions imaginée.
Pour Rock, c'est une situation comparable. Il connaît le thanatosis nécrotica, mais entre l'académique et la réalité, il y a un monde. Il sait ce qu'elles représentent et dispose des connaissances nécessaires pour réagir. Mais cela ne signifie pas qu'il les côtoie quotidiennement ou qu'une rencontre réelle ne puisse pas provoquer de la crainte.
Au contraire, cette réaction participe à ce que je voulais montrer : Rock appartient à une génération qui bénéficie des protections mises en place bien avant sa naissance. Les habitants de son époque ont hérité d'un monde dont les dangers les plus anciens ont été progressivement repoussés, sans avoir été totalement éliminés. Vincent, son père adoptif, il a lui participé à la guerre, et il a combatu des thanatosis nécrotica en plus des humains. Donc il réagit encore différement. Ce n'est pas parce qu'une société enseigne à ses enfants comment réagir à une situation dangereuse que chacun d'eux aura nécessairement l'occasion de la vivre.
Et même lorsqu'on connaît les gestes à adopter, cela ne supprime ni la surprise ni la peur. Je voulais donc distinguer trois choses : connaître une menace, savoir théoriquement comment y faire face et avoir réellement l'expérience de cette confrontation.
Ces trois éléments ne sont pas équivalents.
Détruire le cerveau : un réflexe devenu professionnel
Il existe d'ailleurs une autre conséquence de cette connaissance, particulièrement visible dans le comportement de Rock et des protagonistes aussi. Rock est mercenaire. Son métier l'amène à combattre et parfois à tuer d'autres êtres humains.
Mais dans un monde où la mort peut être suivie d'un réveil sous la forme d'une goule, neutraliser un adversaire ne signifie pas nécessairement que le danger est définitivement écarté. C'est pourquoi Rock applique un réflexe particulier : détruire le cerveau de ceux qu'il tue. Il ne s'agit pas forcément d'une décision qu'il analyse consciemment à chaque affrontement. C'est une habitude intégrée à sa manière de combattre.
Il sait qu'un corps abandonné pourrait potentiellement devenir une nouvelle menace. Et il n'a aucune envie de devoir affronter plus tard un adversaire qu'il a déjà neutralisé une première fois. Lui ou n'importe quel être humain en fin de compte...
Ce geste, qui pourrait paraître excessivement brutal dans notre monde, répond donc à une logique pratique dans le sien. C'est précisément le type de détail que je souhaitais introduire dans Flamme Bleue : montrer comment un phénomène surnaturel peut finir par modifier des comportements ordinaires, au point que certains gestes deviennent presque automatiques.
La peur et l'habitude ne sont pas nécessairement contradictoires. Rock peut connaître les précautions à prendre face à un cadavre sans être indifférent lorsqu'il se retrouve devant une goule. Et c'est aussi cette distinction entre les connaissances transmises, les réflexes acquis et l'expérience personnelle qui m'intéressait dans la construction des personnages.
Faire de la goule une composante du monde, pas seulement un monstre
C'est finalement ce qui distingue le plus ma démarche de certaines représentations traditionnelles du zombie. Je ne voulais pas que les goules existent uniquement pour provoquer des scènes d'horreur, des combats ou des poursuites. Elles devaient avoir des conséquences sur la manière dont les hommes construisent, circulent, vivent ensemble et envisagent la mort.
Leur existence devait également modifier la façon dont les personnages réagissent à leur présence. Une goule peut toujours susciter la peur, mais cette peur ne repose pas sur l'incompréhension totale du phénomène. Elle naît de la connaissance du danger, de ses variations et des limites des moyens disponibles pour y faire face. Cela ne m'empêche pas de rechercher des scènes violentes, tendues ou horrifiques. Au contraire, je considère qu'une menace déjà connue peut devenir particulièrement inquiétante lorsqu'elle ne se comporte pas comme prévu. Le lecteur n'a pas besoin de découvrir les goules en même temps que les personnages. Il peut progressivement comprendre comment cette civilisation s'est organisée autour d'elles, puis constater que toutes ces précautions ne garantissent pas la survie. C'est cette logique qui a guidé la création des Thanatosis Necrotica.
Pas simplement imaginer un autre zombie, mais imaginer ce que plusieurs siècles de coexistence avec les morts-vivants auraient changé dans l'histoire d'une civilisation.
Et vous, comment percevez-vous ces choix ?
Les deux remarques de lecteurs que j'ai évoquées dans cet article m'intéressent, car elles interrogent des aspects différents de la construction d'un univers.
La première concerne la réaction de Rock. Est-il incohérent qu'un personnage connaissant l'existence des goules depuis l'enfance puisse encore être surpris ou effrayé lorsqu'il en rencontre une ? Ou est-ce justement une conséquence logique d'une société qui a suffisamment progressé pour que ses nouvelles générations n'aient plus à affronter régulièrement les dangers subis par leurs ancêtres ? La seconde concerne le vocabulaire du roman. En choisissant des termes familiers plutôt que la désignation scientifique Thanatosis Necrotica, ai-je facilité la lecture ou affaibli une partie de l'identité de mon univers ?
Pour ma part, ces choix répondaient à une logique précise. Mais cela ne signifie pas qu'ils soient nécessairement les plus efficaces pour tous les lecteurs.
Et vous, qu'en pensez-vous ? Ces deux choix vous paraissent-ils cohérents ? Auriez-vous préféré une autre approche ?
Vos retours m'intéressent, y compris lorsqu'ils remettent en question mes décisions. Ils pourront notamment m'aider à déterminer ce qui mérite d'être ajusté lors de futures révisions du roman.